Research Program

L’extension des frontières de la science économique depuis la Seconde Guerre mondiale aux Etats-Unis

Depuis quelques années, la notion d’ « impérialisme de l’économie », c’est-à-dire l’idée selon laquelle la science économique envahirait les domaines traditionnels des autres sciences sociales, suscite un vif regain d’intérêt. Plus particulièrement,  deux phénomènes ont contribué à relancer les débats concernant les frontières de la science économique : la crise économique récente, d’une part, et le succès considérable des ouvrages de vulgarisation tels que Freakonomics (2005), d’autre part. Ces deux phénomènes diffusent deux messages contradictoires concernant la science économique. D’un côté, les économistes auraient échoué dans l’analyse de leur domaine traditionnel (l’économie et les marchés financiers), de par leur incapacité à prédire la crise et ses conséquences. Mais de l’autre, la science économique est présentée par de nombreux ouvrages de vulgarisation comme une boîte à outils permettant d’analyser tout type de phénomène social. La discipline serait la reine des sciences sociales, et ne serait limitée dans sont domaine d’analyse par aucune frontière a priori.

La discussion autour de l’impérialisme de l’économie a suscité de nombreux débats d’ordre méthodologiques. Les questions abordées par ces travaux se rapportent soit aux limites des outils de la science économique lorsqu’ils sont appliqués aux sujets dépassant les frontières traditionnelles (e. g Swedberg 1990, Fine et Milonakis 2009), soit, au contraire, à la défense de l’approche économique des phénomènes sociaux (e.g. Lazear 2000). S’il est intéressant, ce point de vue méthodologique ne permet pas de rendre compte du phénomène d’extension des frontières de la science économique dans sa totalité. En effet, de nombreuses questions historiques sont laissées en suspens. En particulier celle de savoir pourquoi on assiste à un mouvement d’élargissement des frontières uniquement à partir de la fin des années 1940 ? Swedberg (1990) avoue lui-même que les raisons sont floues. On peut également se demander pourquoi l’élargissement des frontières de la science économique ne connait un véritable essor qu’à partir du début des années 1970, période au cours de laquelle émerge précisément le terme « impérialisme de l’économie ».

Notre thèse de doctorat (Fleury 2009) ainsi que deux articles (Fleury 2010, Fleury à paraître) apportent une tentative de réponses cohérente à ces questions. En particulier, nous montrons  que l’élargissement des frontières de la science économique s’effectua parallèlement à l’extension de l’intervention de l’Etat dans la société américaine. A ce titre, les années 1960 furent une période charnière, au cours de laquelle les dirigeants politiques tentèrent de répondre aux problèmes sociaux d’alors, tandis que les économistes furent placés dans une situation très influente sur la politique sociale (voir aussi Backhouse & Fontaine 2010). Cette influence inédite fut un formidable vecteur d’élargissement des frontières de la science économique aux sujets relevant du social.

Malgré ces premiers résultats, de nombreuses questions demeurent, tandis que d’autres méritent d’être approfondies. Plus particulièrement, notre programme de recherche s’intéresse à la formation et à l’évolution de la perception que les économistes et les autres chercheurs en sciences sociales se font de la science économique et de ses frontières. Il nous faut comprendre plus en détail les phénomènes qui sont à l’origine de la formation de ces perceptions de l’économie et comment elles sont amenées à se confronter. Deux facteurs paraissent importants. Ils constitueront les deux axes majeurs de ce programme de recherche. Le premier concerne les liens, déjà explorés auparavant, entre les économistes et la politique publique. Le deuxième concernera la manière dont les savoirs économiques sont diffusés, au travers de l’enseignement et de la vulgarisation.

S’agissant du premier axe, nous approfondirons le travail existant au sujet des liens entre la politique publique (en particulier la politique sociale) et le développement de la théorie économique. Une simple dichotomie entre production du savoir à l’université et son application au sein du gouvernement est particulièrement insatisfaisante. De nombreuses études montrent l’importance des think tanks dans l’orientation de la recherche. Par exemple, Amadae (2003) a montré comment les préoccupations de Guerre Froide de la RAND Corporation ont influencé l’orientation de la recherche en économie et l’élargissement des frontières aux sujets relevant traditionnellement de la science politique. Nous avons montré (Fleury 2009, 2010) le rôle de Mancur Olson dans l’administration de Lyndon Johnson et comment sa réflexion sur la construction d’indicateurs sociaux à contribuer à façonner sa vision d’une science économique toute puissante. Cependant, nous n’avons pour l’instant qu’une connaissance partielle des liens entre les économistes et la politique publique ainsi que l’influence que ces liens ont pu avoir sur l’élargissement des frontières de la science économique.  De nombreux points sont encore à explorer. Par exemple, les relations entretenues par l’université de Columbia, le National Bureau for Economic Research, et le département d’économie de Chicago dans les années 1960 semblent essentielles pour comprendre le développement des analyses de Becker sur la famille, la nouvelle théorie du consommateur, et l’analyse économique du crime. Pourtant, peu de choses sont connues, en particulier concernant l’importance de l’université de Columbia sur le travail de Becker, trop souvent assimilé à l’université de Chicago.

Le contexte renouveau de la pensée néolibérale durant les années 1970, accompagnée des politiques de dérèglementations aux Etats-Unis, appellent également à explorer les liens entre certains acteurs de l’élargissement des frontières de l’analyse économique, George Stigler notamment, mais aussi Richard Posner ou Sam Peltzman, ainsi qu’avec certaines institutions telles que le Center for the Study of the Economy and the State  et la Business School de Chicago. Le travail d’Olson pour l’OCDE, son travail au sein d’organismes liés à l’assurance maladie, ou le travail d’Anthony Downs concernant l’urbanisme et ses liens avec la politique publique sont d’autres exemples de thèmes à développer.

S’agissant du deuxième axe, nous nous intéresserons à la diffusion des savoirs économiques, en particulier la diffusion d’une certaine vision de la science économique, comme une discipline impériale, reine des sciences sociales, et n’ayant pas de frontières établies. Encore une fois, une simple dichotomie entre, d’un côté, la production du savoir par les ouvrages et les articles de recherches, et, de l’autre, la diffusion des savoirs via les manuels ou les livres de vulgarisation, est insatisfaisante. Il semblerait que la dynamique entre production et diffusion des savoirs soit beaucoup plus complexe. Comment comprendre certaines réactions si hostiles à  Freakonomics sans considérer que cet ouvrage, destiné au grand public, peut exercer une influence sur la conduite de la recherche et sur la formation des futurs chercheurs ? La dichotomie entre production et diffusion des savoirs est particulièrement insatisfaisante dans le cas de l’ « impérialisme de l’économie », car deux ouvrages majeurs de ce mouvement sont des manuels : The New World of Economics (1975), de Gordon Tullock et Richard McKenzie, et Economic Analysis of Law (1974) de Richard Posner. De plus, les manuels offrent aux économistes de rares occasions pour aborder le thème de la définition de la science économique, thème qu’ils n’abordent que très peu dans leurs ouvrages de recherche ou dans leurs articles. L’analyse des manuels et de leur rôle dans la formation des futurs chercheurs est balbutiante. Nous avons montré (Fleury 2010), par exemple, que pour des raisons purement pédagogiques, les enseignants désirant s’assurer que leurs élèves maîtrisaient les concepts clés de l’analyse économique, se concentrèrent sur un nombre limité de principes, qu’ils appliquèrent à de nombreux sujets hors des frontières traditionnelles de la science économique. Ce faisant, ils choisirent plus volontiers une définition de la science économique compatible avec ces impératifs pédagogiques, c’est-à-dire dans ce cas précis, une définition semblable à celle de Robbins. Ainsi, la diffusion d’une certaine image de la science économique et de ses frontières répond également à des préoccupations de pédagogie, lesquelles évoluent avec le temps. Il faut donc approfondir ces questionnements afin d’avoir une vision plus claire du rôle de l’enseignement et de la vulgarisation dans l’élargissement des frontières de la science économique. Afin de parfaire notre compréhension des perceptions des économistes et des autres chercheurs en sciences sociales, il apparait fondamental d’étudier les manuels des autres sciences sociales. Les débats autour de l’impérialisme de l’économie se retrouvent-ils dans les manuels de sociologie ou de science politique ? Comment se fait la formation des futurs économistes en comparaison à celle des futurs sociologues ou politologues ?

L’extension des frontières de la science économique depuis la Seconde Guerre mondiale aux Etats-Unis

Depuis quelques années, la notion d’ « impérialisme de l’économie », c’est-à-dire l’idée selon laquelle la science économique envahirait les domaines traditionnels des autres sciences sociales, suscite un vif regain d’intérêt. Plus particulièrement,  deux phénomènes ont contribué à relancer les débats concernant les frontières de la science économique : la crise économique récente, d’une part, et le succès considérable des ouvrages de vulgarisation tels que Freakonomics (2005), d’autre part. Ces deux phénomènes diffusent deux messages contradictoires concernant la science économique. D’un côté, les économistes auraient échoué dans l’analyse de leur domaine traditionnel (l’économie et les marchés financiers), de par leur incapacité à prédire la crise et ses conséquences. Mais de l’autre, la science économique est présentée par de nombreux ouvrages de vulgarisation comme une boîte à outils permettant d’analyser tout type de phénomène social. La discipline serait la reine des sciences sociales, et ne serait limitée dans sont domaine d’analyse par aucune frontière a priori.

La discussion autour de l’impérialisme de l’économie a suscité de nombreux débats d’ordre méthodologiques. Les questions abordées par ces travaux se rapportent soit aux limites des outils de la science économique lorsqu’ils sont appliqués aux sujets dépassant les frontières traditionnelles (e. g Swedberg 1990, Fine et Milonakis 2009), soit, au contraire, à la défense de l’approche économique des phénomènes sociaux (e.g. Lazear 2000). S’il est intéressant, ce point de vue méthodologique ne permet pas de rendre compte du phénomène d’extension des frontières de la science économique dans sa totalité. En effet, de nombreuses questions historiques sont laissées en suspens. En particulier celle de savoir pourquoi on assiste à un mouvement d’élargissement des frontières uniquement à partir de la fin des années 1940 ? Swedberg (1990) avoue lui-même que les raisons sont floues. On peut également se demander pourquoi l’élargissement des frontières de la science économique ne connait un véritable essor qu’à partir du début des années 1970, période au cours de laquelle émerge précisément le terme « impérialisme de l’économie ».

Notre thèse de doctorat (Fleury 2009) ainsi que deux articles (Fleury 2010, Fleury à paraître) apportent une tentative de réponses cohérente à ces questions. En particulier, nous montrons  que l’élargissement des frontières de la science économique s’effectua parallèlement à l’extension de l’intervention de l’Etat dans la société américaine. A ce titre, les années 1960 furent une période charnière, au cours de laquelle les dirigeants politiques tentèrent de répondre aux problèmes sociaux d’alors, tandis que les économistes furent placés dans une situation très influente sur la politique sociale (voir aussi Backhouse & Fontaine 2010). Cette influence inédite fut un formidable vecteur d’élargissement des frontières de la science économique aux sujets relevant du social.

Malgré ces premiers résultats, de nombreuses questions demeurent, tandis que d’autres méritent d’être approfondies. Plus particulièrement, notre programme de recherche s’intéresse à la formation et à l’évolution de la perception que les économistes et les autres chercheurs en sciences sociales se font de la science économique et de ses frontières. Il nous faut comprendre plus en détail les phénomènes qui sont à l’origine de la formation de ces perceptions de l’économie et comment elles sont amenées à se confronter. Deux facteurs paraissent importants. Ils constitueront les deux axes majeurs de ce programme de recherche. Le premier concerne les liens, déjà explorés auparavant, entre les économistes et la politique publique. Le deuxième concernera la manière dont les savoirs économiques sont diffusés, au travers de l’enseignement et de la vulgarisation.

S’agissant du premier axe, nous approfondirons le travail existant au sujet des liens entre la politique publique (en particulier la politique sociale) et le développement de la théorie économique. Une simple dichotomie entre production du savoir à l’université et son application au sein du gouvernement est particulièrement insatisfaisante. De nombreuses études montrent l’importance des think tanks dans l’orientation de la recherche. Par exemple, Amadae (2003) a montré comment les préoccupations de Guerre Froide de la RAND Corporation ont influencé l’orientation de la recherche en économie et l’élargissement des frontières aux sujets relevant traditionnellement de la science politique. Nous avons montré (Fleury 2009, 2010) le rôle de Mancur Olson dans l’administration de Lyndon Johnson et comment sa réflexion sur la construction d’indicateurs sociaux à contribuer à façonner sa vision d’une science économique toute puissante. Cependant, nous n’avons pour l’instant qu’une connaissance partielle des liens entre les économistes et la politique publique ainsi que l’influence que ces liens ont pu avoir sur l’élargissement des frontières de la science économique.  De nombreux points sont encore à explorer. Par exemple, les relations entretenues par l’université de Columbia, le National Bureau for Economic Research, et le département d’économie de Chicago dans les années 1960 semblent essentielles pour comprendre le développement des analyses de Becker sur la famille, la nouvelle théorie du consommateur, et l’analyse économique du crime. Pourtant, peu de choses sont connues, en particulier concernant l’importance de l’université de Columbia sur le travail de Becker, trop souvent assimilé à l’université de Chicago.

Le contexte renouveau de la pensée néolibérale durant les années 1970, accompagnée des politiques de dérèglementations aux Etats-Unis, appellent également à explorer les liens entre certains acteurs de l’élargissement des frontières de l’analyse économique, George Stigler notamment, mais aussi Richard Posner ou Sam Peltzman, ainsi qu’avec certaines institutions telles que le Center for the Study of the Economy and the State  et la Business School de Chicago. Le travail d’Olson pour l’OCDE, son travail au sein d’organismes liés à l’assurance maladie, ou le travail d’Anthony Downs concernant l’urbanisme et ses liens avec la politique publique sont d’autres exemples de thèmes à développer.

S’agissant du deuxième axe, nous nous intéresserons à la diffusion des savoirs économiques, en particulier la diffusion d’une certaine vision de la science économique, comme une discipline impériale, reine des sciences sociales, et n’ayant pas de frontières établies. Encore une fois, une simple dichotomie entre, d’un côté, la production du savoir par les ouvrages et les articles de recherches, et, de l’autre, la diffusion des savoirs via les manuels ou les livres de vulgarisation, est insatisfaisante. Il semblerait que la dynamique entre production et diffusion des savoirs soit beaucoup plus complexe. Comment comprendre certaines réactions si hostiles à  Freakonomics sans considérer que cet ouvrage, destiné au grand public, peut exercer une influence sur la conduite de la recherche et sur la formation des futurs chercheurs ? La dichotomie entre production et diffusion des savoirs est particulièrement insatisfaisante dans le cas de l’ « impérialisme de l’économie », car deux ouvrages majeurs de ce mouvement sont des manuels : The New World of Economics (1975), de Gordon Tullock et Richard McKenzie, et Economic Analysis of Law (1974) de Richard Posner. De plus, les manuels offrent aux économistes de rares occasions pour aborder le thème de la définition de la science économique, thème qu’ils n’abordent que très peu dans leurs ouvrages de recherche ou dans leurs articles. L’analyse des manuels et de leur rôle dans la formation des futurs chercheurs est balbutiante. Nous avons montré (Fleury 2010), par exemple, que pour des raisons purement pédagogiques, les enseignants désirant s’assurer que leurs élèves maîtrisaient les concepts clés de l’analyse économique, se concentrèrent sur un nombre limité de principes, qu’ils appliquèrent à de nombreux sujets hors des frontières traditionnelles de la science économique. Ce faisant, ils choisirent plus volontiers une définition de la science économique compatible avec ces impératifs pédagogiques, c’est-à-dire dans ce cas précis, une définition semblable à celle de Robbins. Ainsi, la diffusion d’une certaine image de la science économique et de ses frontières répond également à des préoccupations de pédagogie, lesquelles évoluent avec le temps. Il faut donc approfondir ces questionnements afin d’avoir une vision plus claire du rôle de l’enseignement et de la vulgarisation dans l’élargissement des frontières de la science économique. Afin de parfaire notre compréhension des perceptions des économistes et des autres chercheurs en sciences sociales, il apparait fondamental d’étudier les manuels des autres sciences sociales. Les débats autour de l’impérialisme de l’économie se retrouvent-ils dans les manuels de sociologie ou de science politique ? Comment se fait la formation des futurs économistes en comparaison à celle des futurs sociologues ou politologues ?